Le Lauberhorn, la reine des courses

Une histoire du ski en Suisse (5/10)

Courues depuis 1930, les courses du Lauberhorn (descente et slalom) comptent parmi les plus anciennes compétitions de ski alpin, mais c’est surtout sur sa descente – la plus longue et la plus rapide du monde – que sa légende s’est forgée. Avec Kitzbühel, Madonna di Campiglio ou Adelboden, les courses du Lauberhorn sont aussi des étapes de la Coupe du monde de ski alpin présentes depuis son lancement lors de la saison 1966-1967.

Face à Mürren et jusqu’aux calendrier internationaux

Si la création d’une course comme celle du Lauberhorn renvoie inévitablement à des aspects mythiques, elle plonge ses racines dans les rivalités entre britanniques et suisses pour la codification et les premiers développements du ski alpin dans l’entre-deux-guerres. Si le slalom est inventé par Arnold Lunn à Mürren au début des années 1920, Ernst Gertsch répondrait en initiant les courses de Wengen – littéralement de l’autre côté de la vallée de Lauterbrunnen – pour affirmer la suprématie suisse sur le ski de descente en 1930.

Premier vainqueur en slalom en 1930, Ernst Gertsch va présider à l’organisation des courses jusqu’au début des années 1970, en parallèle de son activité de gérant de magasin de sport, de responsable de course pour l’Association Suisse des Clubs de Ski et de chef de délégation pour le ski alpin aux Jeux olympiques de 1948 à St. Moritz. Dirigeant reconnu pour ses innovations autour des courses, il contribue aussi à la fondation de la chaîne de magasins Intersport.

Depuis 1930, le tracé de la course reste largement inchangé – hormis les raccourcissements certaines années en raison de difficultés météorologiques – depuis la cabane de départ située près du sommet du Lauberhorn à 2315 mètres d’altitude. Jusqu’à l’arrivée située à 1287 mètres, ce sont quatre kilomètres et demi d’une piste extrêmement exigeante. Parmi les points d’orgue de ce monument, le « Hundschopf » est un cas à part, en marge des règles habituelles de tracé de pistes de compétition, avec un saut de près de 40 mètres entre deux têtes rocheuses, juste après la grande courbe offrant un panorama unique sur la Jungfrau, le Mönch et l’Eiger.

Courses du Lauberhorn, 1981 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv/Stiftung Luftbild Schweiz / Fotograf: Swissair Photo AG / LBS_L1-819431

Formellement, la Coupe du monde de ski voit le jour durant les Championnats du monde de ski alpin organisés à Portillo au Chili à l’été 1966. Selon le journal L’impartial, du 12 août 1966, « le journal sportif français ‘L’Equipe’ a pris l’initiative de récompenser ainsi le meilleur skieur et la meilleure skieuse du monde d’après un système de points, qui s’apparente un peu à la formule du championnat du monde des conducteurs en automobile ». Les courses du Lauberhorn sont au programme – en descente et en slalom – dès la première saison, et ne le quitteront pas en dehors de quelques annulations, liées à des accidents météorologiques ou de quelques annulations ponctuelles.

Ainsi, en 1971, cas unique, les courses du Lauberhorn ont lieu … à St. Moritz, en raison de problèmes d’enneigement dans l’Oberland bernois. Ce sera un choix gagnant pour la délégation suisse puisque Walter Tresch l’emporte dans la descente, une première depuis 1950 et la victoire de Fredy Rubi. Une occasion, aussi, pour la commune d’Engadine de montrer son savoir-faire – c’est la première fois qu’elle accueille une étape de la Coupe du monde – alors qu’elle est candidate pour l’organisation des Championnats du monde de  ski alpin de 1974.

Chute, décès, glissade, couronnements

1991 est assurément l’annus horribilis des courses de Wengen avec le décès du jeune skieur autrichien Gernot Reinstalder, âgé de 20 ans tout juste, sur le mur final – officiellement dans la nuit suivante à l’hôpital d’Interlaken. Les images retransmises en direct à la télévision font froid dans le dos et conduisent les commissaires de la course à annuler l’épreuve dans son ensemble, un hommage somme toute légitime et consacré l’année suivante. Si les conditions de sécurité avaient beaucoup progressé dans les années 1980, à Wengen, le décès conduit aussi à des modifications importantes sur le tracé, notamment les dernières portes et les installations des filets de protection.

En 2007, l’histoire est plus cocasse, l’américain Bode Miller chute lui aussi à l’arrivée son saut dans le mur final, c’est alors que fort d’une avance conséquente, il passe la ligne d’arrivée sans avoir réussi à se remettre debout sur ses skis … mais à la première place. Un moment rare comme seules des arènes comme celle de Wengen peuvent en offrir. Fantasque, le skieur américain réussit d’ailleurs le doublé en 2008, ce qu’ils n’ont été que sept à réussir (Beat Feuz en 2020 et 2021 [l’épreuve de 2021 ayant eu lieu à Kitzbühel], Franz Klammer en 1976 et 1977, Toni Sailer en 1955, 1956, 1957 et 1958, Othmar Schneider en 1951 et 1952, Karl Molitor en 1942 et 1943, de même en 1939 et 1940, Heinz Von Allmen en 1937 et 1938, Fritz Steuri en 1931 et 1932).

Avec cette liste, il est donc permis de souligner que les courses du Lauberhorn ont souvent permis de consacrer des champions de légende. Les plus grands noms sont montés sur le podium de Wengen, ainsi outre les noms précédemment mentionnés, n’oublions pas Zeno Colò (en 1948), Karl Schranz (en 1959, 1963, 1966, 1969), Jean-Claude Killy (1967), Bernhard Russi (en 1973), Marc Girardelli (en 1989), Lasse Kjus (en 1999) pour n’en citer que quelques-uns. Les plus curieux pourront se reporter aux différents historiques offerts en ligne.

Quand une course de ski devient une fête … un festival !

Les courses du Lauberhorn sont aussi intéressantes dans ce qu’elles révèlent des transformations de l’offre pour le public. Longtemps cantonnées à un public de « spécialistes » ou d’amatrices et d’amateurs de ski, à Wengen comme ailleurs sur le cirque blanc, les courses du circuit de la Coupe du monde deviennent au tournant des années 2000, de véritables fêtes – on pourrait parler de festivalisation de l’événement – avec des publics toujours plus nombreux (jusqu’à près de 40’000 personnes au début des années 2010).

Préparatifs pour la diffusion télévisée, 1973 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv / Fotograf: Witschi, Hans / Com_L22-0125-0002-0004

Similaire à ce que d’autres événements connaissent dans ces mêmes années, comme autour des fêtes fédérales de lutte depuis 2001, cela prend la forme à Wengen de l’aménagement d’une vaste zone sur les flancs du Girmschbiel, avec écrans géants, animations musicales et vue sur quelques virages sous le Hundschopf – en plus de la vue imprenable sur les faces nord de la Jungfrau, du Mönch et de l’Eiger !


Des descentes, mais aussi des slaloms !

Depuis 1930, les courses du Lauberhorn – justifiant le pluriel de l’appellation – sont aussi des slaloms. Si la descente est devenue avec le temps, l’épreuve reine du cirque blanc, l’épreuve de slalom à Wengen est une date majeure du calendrier des « techniciens ». Organisé sur la piste « Jungfrau/Männlichen », le slalom de Wengen est considéré comme l’un des plus techniques de l’hiver, avec des changements de pente très marqués. De Lucas Braathen en 2022 à Ernst Gertsch en 1930, les plus grands noms du slalom ont aussi brillé sur ses pentes, Karl Molitor (en 1940), Anderl Molterer (en 1953), Jean-Claude Killy (en 1967) étant les seuls à avoir réussi le doublé « descente-slalom » la même année (ceci indépendamment de l’épreuve de combiné organisé de 1930 à 2020). Si le doublé n’a plus été réalisé depuis 1967, c’est aussi le signe de la spécialisation croissante des compétitions de ski, où le « grand écart » entre vitesse et technique n’est plus dans l’ordre des choses.

Départ du slalom, 1977 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv / Fotograf: Comet Photo AG (Zürich) / Com_LC1465-001-007


Cette histoire et beaucoup d’autres sont à retrouver dans l’ouvrage Le ski en Suisse, une histoire, paru début décembre 2023, sous la direction de Grégory Quin, Laurent Tissot et Jean-Philippe Leresche, aux éditions Château & Attinger.

Par ailleurs, tout au long de l’hiver, vous pourrez trouver différentes histoires dévoilées dans le cadre de ce blog, tous les quinze jours, selon le calendrier suivant:

1er novembre 2023 – Swiss Ski, une organisation plus que centenaire

15 novembre 2023 – Les remontées mécaniques: petite histoire de la fabrication des domaines skiables en Suisse

1er décembre 2023 – Les monitrices et les moniteurs, ces héros de l’hiver

15 décembre 2023 – Ski et tourisme… au-delà de la quête de l’or blanc

1er janvier 2024 – Le Lauberhorn, la reine des courses

15 janvier 2024 – Les Jeux olympiques de 1928 et 1948

1er février 2024 – Les camps de ski, ou la clé de voute de la démocratisation d’un sport national

15 février 2024 – Les héroïnes et les héros du ski

1er mars 2024 – Le Marathon d’Engadine

15 mars 2024 – Les canons à neige

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