Le marathon d’Engadine

Une histoire du ski en Suisse (9/10)

Vue aérienne sur Sils et le lac de Silvaplana, 1978 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv/Stiftung Luftbild Schweiz / Fotograf: Swissair Photo AG / LBS_L1-781194

Le lancement du « Marathon d’Engadine » est à placer dans un temps d’essor du ski de fond, ou plus exactement dans un moment où derrière l’apparente et écrasante domination des modalités alpines du ski, différents amateurs de glisse s’active pour animer la scène du nordique. Albert Scheuing est de ceux-là. Ancien membre de l’équipe suisse de ski à la fin des années 1930 (il est champion suisse de descente en 1940), membre actif de la Guardia Grischa sous l’égide de Giovanni Testa, mais aussi guide de montagne et propriétaire d’un magasin de sport, il fonde la première école de ski de fond de St. Moritz en 1967. Défenseur du sport de masse, il organise une première course d’endurance en 1967, qui rassemble 120 participants. Sur les bases de ce premier succès, il lance à l’automne 1968, l’organisation d’un marathon de ski de fond dans la vallée de la Haute Engadine, en Maloja et Zuoz. Le succès est immédiat, avec 945 skieuses et skieurs inscrit-e-s (887 hommes et 58 femmes), dont 806 franchiront la ligne d’arrivée.

Dans les faits, au tournant des années 1960 vers les années 1970, le ski de fond entre dans une phase d’essor très marqué. Plusieurs planètes s’alignent alors entre des premières formes de saturation des domaines skiables et une vraie découverte ‘publique’ du ski nordique à l’occasion des Jeux olympiques de 1968. En effet, à l’occasion des Jeux de Grenoble, de nombreuses personnes découvrent l’existence même du ski de fond lors des retransmissions télévisées des épreuves, où Aloïs Kälin remporte une médaille d’argent dans le combiné nordique et Sepp Haas une médaille de bronze sur le 50 km. Dans ces mêmes années, les premiers parcours dédiés au ski nordique voient le jour, notamment dans des régions moins exposées au ski alpin, soit des massifs de moindre altitude ou des fonds de vallée plus élevés comme en Engadine. Rapidement, le ski de fond devient même un nouvel atout touristique puissant pour de nombreux offices du tourisme. Aux yeux du grand public, le ski de fond prend le visage d’un sport qui n’est plus réservé aux habitants des pays nordiques, et qui peut même prétendre être plus accessible que le ski alpin. Lentement, il offre une alternative dans la quête de l’or blanc, par ailleurs plus favorable à l’entretien de la condition physique de chacune et chacun – une thématique toujours plus présente dans l’air du temps. La naissance du mouvement LLL (Langlaüfer Leben Länger – “les fondeurs vivent longtemps”), adapté en français « Lattes Légères Longévité », témoigne du contexte dans lequel le ski de fond va devenir un acteur incontournable des sports de neige. 

Vue aérienne vers le nord-est sur le lac de Silvaplana, Marathon d’Engadine, 1973 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv/Stiftung Luftbild Schweiz / Fotograf: Swissair Photo AG / LBS_R1-733167

Installée dans le calendrier au deuxième dimanche de mars, la course va rapidement devenir un étendard à la fois pour les disciplines nordiques et pour une région à la topographie idéale pour le ski de fond, mais elle est surtout un succès populaire puisque dès sa neuvième édition en 1976, elle rassemble près de 10’000 participants. Ce succès sera d’ailleurs appelé à se maintenir, avec un nombre de participants qui navigue toujours entre 10’000 et 15’000 depuis la fin des années 1970. Si en 1991, la course doit être annulée pour des raisons météorologiques, sa distance sera adaptée pour correspondre exactement à celle d’un marathon en 1998, avec une arrivée déplacée à S-Chanf. Désormais partie prenante du Worldloppet – le circuit international des courses de ski de fond de longue distance –, le Marathon d’Engadine occupe une place de choix dans l’imaginaire de son sport, il est une course que les amatrices et amateurs apprécient mettre dans leur programme et sur laquelle viennent aussi s’essayer quelques championnes et champions, comme Dario Cologna ou Laurent Rochat.

Marathon d’Engadine, 1979 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv / Fotograf: Comet Photo AG (Zürich) / Com_L28-0215-0001-0005


Cette histoire et beaucoup d’autres sont à retrouver dans l’ouvrage Le ski en Suisse, une histoire, paru début décembre 2023, sous la direction de Grégory Quin, Laurent Tissot et Jean-Philippe Leresche, aux éditions Château & Attinger.

Par ailleurs, tout au long de l’hiver, vous pourrez trouver différentes histoires dévoilées dans le cadre de ce blog, tous les quinze jours, selon le calendrier suivant:

1er novembre 2023 – Swiss Ski, une organisation plus que centenaire

15 novembre 2023 – Les remontées mécaniques: petite histoire de la fabrication des domaines skiables en Suisse

1er décembre 2023 – Les monitrices et les moniteurs, ces héros de l’hiver

15 décembre 2023 – Ski et tourisme… au-delà de la quête de l’or blanc

1er janvier 2024 – Le Lauberhorn, la reine des courses

15 janvier 2024 – Les Jeux olympiques de 1928 et 1948

1er février 2024 – Les camps de ski, ou la clé de voute de la démocratisation d’un sport national

15 février 2024 – Les héroïnes et les héros du ski

1er mars 2024 – Le Marathon d’Engadine

15 mars 2024 – Les canons à neige

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