Une histoire du ski suisse (10/10)

Bucolique, en proche périphérie urbaine, à moins de 1000 mètres d’altitude, rien ne présage que la prairie du Chalet-à-Gobet au nord de l’agglomération lausannoise est un site pionnier de l’histoire du ski en Suisse. Pourtant, c’est bien à cet endroit que le premier canon à neige de Suisse sera mis en service en 1963. Une première en Europe … à quelques semaines près, puisque suivront le Champ du feu (en France dans le massif vosgien) et bientôt Château-d’Oex.
Dans les premières décennies et jusqu’au tournant du 21ème siècle, le rythme de l’installation des canons à neige est élevé, mais les surfaces enneigées artificiellement restent modestes proportionnellement à la taille des domaines skiables. De fait, les efforts de développement des stations de ski – même à des altitudes modérées – concernent longtemps bien davantage les remontées mécaniques que les canons à neige. Il faut dire que si les années 1970 vont voir émerger les premiers discours relatifs aux potentiels effets d’un réchauffement climatique, l’air du temps est encore très largement à l’insouciance et aux plaisirs que procure l’or blanc. En outre, avec la généralisation de la préparation des pistes par des moyens mécaniques – avec les fameux « Ratrack » – les saisons hivernales deviennent plus prévisibles et s’allongent sensiblement indépendamment des chutes de neige. En effet, la neige tassée par les Ratrack se conserve mieux dans la durée et durant les hivers moins riches en neige, les paysages zébrés par les parcours blancs des pistes vont commencer à s’installer dans l’inconscient collectif. On skie alors pourtant bien plus sur de la vraie neige tassée que sur de la neige de culture.



Extraits du document de synthèse de l’organisation faîtière “Remontées mécaniques suisses” pour l’année 2023 © https://www.seilbahnen.org/fr/service/publications
En Europe, c’est en fait sur le versant sud des Alpes, en Italie, que les canons vont connaître leur essor le plus important jusqu’à atteindre 100% de la surface de certains domaines skiables, notamment dans les Dolomites, dans les premières décennies du 21ème siècle.
En Suisse, jusqu’au début des années 2000, la part de la surface des pistes pouvant être enneigée artificiellement est resté inférieure à 10%, jusqu’à un boom entre les hivers 2005, 2006 et 2007, et un passage à plus de 30% de surface des pistes pouvant être enneigée artificiellement. Au début des années 2020, ce pourcentage est légèrement supérieur à 50%.
Dans un contexte marqué par le renforcement des effets du réchauffement climatique, les stations qui disposent de canons à neige peuvent maintenir leur offre sans trop se remettre en question. Si les discours sur le « tourisme quatre saisons » s’enracinent, force est de constater que la dépendance aux sports d’hiver reste très forte dans les vallées helvétiques. Dans ce contexte, les canons sont une sorte de bandage sur des « jambes de bois », qui mobilisent d’importantes ressources en eau et en électricité. Ce sont d’ailleurs ces raisons qui ont poussé ces derniers hivers certains activistes à « saboter » des installations devenues des symboles des excès de la civilisation (de consommation) des loisirs.
Dans les stations engagées dans l’organisation des compétitions internationales de ski alpin, les canons vont aussi suivre le renforcement des préconisations de la Fédération Internationale de Ski, qui impose désormais la « neige de culture » pour garantir l’égalité de traitement de tous les athlètes. Entre 2014 (à Sotchi) et 2022 (à Pékin), en raison aussi de choix géographiques très discutables pour la tenue des Jeux olympiques d’hiver, la neige artificielle s’est aussi imposée dans ces compétitions. Force est pourtant de constater que l’histoire est capricieuse et le passé très proche a connu des premières réalités dès le milieu du 20ème siècle … en 1932, Lake Placid avait ainsi « importé » de la neige depuis le Canada et en 1964, à Innsbruck, un épisode de Foehn impose le déplacement de plusieurs milliers de mètres cubes de neige pour assurer la bonne organisation des différentes épreuves de ski.
Cette histoire et beaucoup d’autres sont à retrouver dans l’ouvrage Le ski en Suisse, une histoire, paru début décembre 2023, sous la direction de Grégory Quin, Laurent Tissot et Jean-Philippe Leresche, aux éditions Château & Attinger.
Par ailleurs, tout au long de l’hiver, vous pourrez trouver différentes histoires dévoilées dans le cadre de ce blog, tous les quinze jours, selon le calendrier suivant:
1er novembre 2023 – Swiss Ski, une organisation plus que centenaire
15 novembre 2023 – Les remontées mécaniques: petite histoire de la fabrication des domaines skiables en Suisse
1er décembre 2023 – Les monitrices et les moniteurs, ces héros de l’hiver
15 décembre 2023 – Ski et tourisme… au-delà de la quête de l’or blanc
1er janvier 2024 – Le Lauberhorn, la reine des courses
15 janvier 2024 – Les Jeux olympiques de 1928 et 1948
1er février 2024 – Les camps de ski, ou la clé de voute de la démocratisation d’un sport national
15 février 2024 – Les héroïnes et les héros du ski
1er mars 2024 – Le Marathon d’Engadine
15 mars 2024 – Les canons à neige
